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Ramenons-nous dans un réveillon de Noël des années 70. Un Noël où se mêlent les effluves de cigarette, de parfum cheap et de crème de menthe. La dinde dans le four, les manteaux sur le lit, les bottes dans le bain. Les cent cadeaux en dessous du sapin.

On est dans ce temps où il y a beaucoup de cadeaux parce qu’il y a des tonnes d’enfants. Pas parce que chaque enfant reçoit des tonnes de cadeaux.

Pour être du travail, c’est du travail préparer le réveillon. La grand-mère s’y met dès septembre à planifier le tout. À préparer les pâtés et la soirée. Et à tricoter les paires de bas pour toute la gang. Il n’y a pas une journée qui passe sans qu’à pense à ça.

C’est l’histoire d’Armande et d’Arnaud. La petite Armande et le grand Arnaud. La faite forte et le grand à la santé fragile

Armande, c’est la grande tante. La cousine de la grand-mère. Elle a expulsé deux enfants, les deux morts à la naissance, après ça, elle a expulsé de sa vie tous les autres qui essayaient d’y entrer.

Elle est difficile à aimer la Armande.

Comme elle est seule, on a un peu pitié. Donc la grand-mère invite sa cousine, chaque année, à goûter à ce que c’est que d’avoir ses 8 enfants réunis, ainsi que leurs conjoints et leurs enfants. Armande se pointe à chaque année avec une petite dose d’envie, de fascination et de tristesse.

Et parce qu’entre les histoires de chars brisés de Jean. De fournaise brisée de Claude. De dos brisé de Jean-Claude. Ni Armande ni Arnaud ont d’anecdotes à raconter. Ils se ramassent donc, par un drôle de hasard, les deux dans le salon.

Armande sur la chaise à bascule. Arnaud, les émotions à bascule sur la causeuse, juste en face de la table avec les peanuts et les bonbons collés en paquet.

Arnaud, grand gars, tout juste vingt ans. Tout jeune, mais juste assez vieux pour savoir que pour lui ce ne serait pas si simple la vie. Elle est toute en montagne russe.

Des fois les gens ne savent pas par quel boutte le prendre. Ça a circulé dans la famille. Oui, il a une santé mentale fragile le grand Arnaud. Les membres de la famille savaient mais quand, en mai passé, il s’est embarré dans la salle de bain pour cause de crise de panique et que sa mère a été obligée d’appeler l’ambulance, il n’y avait plus de doute. Sur lui planerait dorénavant l’étiquette du gars qui peut casser à tout moment.

Ou du moins, lui, c’est ce qu’il pense que le monde pense. Il a l’impression que tout le monde fuit son regard depuis qu’il est entré dans la maison.

Ils se ramassent donc dans le salon, les deux malaises du party.

Et même si c’est dans le salon que les places sont les plus confortable et les chips au ketchup, tout le monde reste dans la cuisine.

Ils sont donc, les deux, dans leurs solitudes, ensemble.

Comme elle le fait souvent, Armande se remémore des souvenirs. Elle raconte à Arnaud comment il était mignon quand il était petit, comment il l’avait impressionné avec son tour de chant, quand, grimpé sur le comptoir de la cuisine, il avait réussi à fermer la trappe de Jean, de Claude et de Jean-Claude quand il s’était mis à chanter le minuit chrétien avec sa petite voix d’enfant de 4 ans, en roulant ses R comme Tino Rossi.

Minuit Chrétien, c’est l’heure solennelle.

Où l’homme Dieu, descendit jusqu’à nous.

Ah oui, il s’en rappelle de cette fois-là, Arnaud ou y’avait dont eu l’impression d’exister.

Armande réalise que ce petit gars-là, elle a des souvenirs de son enfance, mais elle ne le connaît pas. Il faut dire qu’à part les « est-ce que ça va bien à l’école? », « as-tu une petite blonde, un petit chum? » on ne s’intéresse pas tant que ça aux ados dans la famille. Et les ados aiment donner l’impression d’être bien contents qu’on ne s’intéresse pas à eux.

À un moment donné, Armande réalise qu’Arnaud a le même âge qu’elle avait lorsqu’elle a accouché la première fois. L’œil humide, elle détourne le regard. Un âge qui aura été marquant pour tous les deux.

S’ensuit quelques confidences. La sagesse de la septuagénaire dont la carapace bien endurcie venait de fissurer au contact d’Arnaud. Arnaud se met à se confier à la vieille femme, en toute confiance, en toute vulnérabilité et à raconter des affaires qu’il n’avait jamais dit à personne.

« Bien pour dire enh! » Il s’étonnait lui-même de cette nouvelle complicité.

Armande dans son berçage, se met à fredonner

(Sentier de neige, couvrant la vallée, où dansent en cortège, des sapins gelés)

Arnaud se met à chanter le classique des Classels mais en roulant ses R comme Tino Rossi pour faire rire Armande. Est restés bien sage, témoin d’un baiser, que sur ton visage, je t’avais donné.

Arnaud se lève et invite tante Armande à danser en posant un baiser sur son front. Les deux voix à l’unisson. Valsant sur le tapis du salon.

Ce sentier de neige / Si pur et si doux / Depuis protège / Notre amour jaloux

Les deux savaient bien qu’à partir de ce jour, de cette veillée de décembre 1978, ils seraient à jamais, l’un pour l’autre la bouée de sauvetage, le phare, la barque de secours, l’amitié improbable, la main tendue et l’oreille ouverte.

Je t’ai dit je t’aime / Dans la paix des bois / La neige en poème / Fondait sous nos pas

1 Comments on “Les amités improbables”

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